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Le JTF2 : Un escadron de la mort Made in Canada ?
By Centpapiers, 11.5.08
May 13, 2008 - 8:48:57 AM
Entendons-nous bien sur le sens à donner ici
au mot assassinat. Il n’est pas question du soldat sur la ligne de front qui
tue son adversaire en plein combat avant que ce soit celui-ci qui ne le tue. Il
est plutôt question de soldats qui se font confier des missions dont le but
spécifique est de prendre une cible par surprise et de l’abattre de sang froid.
Cette unité antiterroriste qui suscite tant d’admiration chez les militaires et
leurs sympathisants serait-elle un escadron de la mort Made in Canada ?
C’est le type de question qui peut traverser
l’esprit en lisant le livre « Nous étions invincibles », paru la
semaine dernière aux éditions JCL. Pour la première fois, un ancien membre du
JTF2 partage publiquement son expérience. Denis Morisset a fait partie du JTF2 pendant
huit ans, soit de 1993 à 2001. Écrit sous la plume de l’auteur Claude Coulombe,
l’ouvrage relate notamment les expériences que Morisset a vécue lors de
missions au Rwanda, en Afghanistan, en Bosnie-Herzégovine, en Colombie, au
Pérou et en Haïti. Dans une entrevue avec le journal Le Soleil, Morisset
soutient que son intention n’a jamais été de se venger, même si son récit
revèle certains dessous peu reluisants de l’armée. (2)
Cet ex-militaire aujourd’hui atteint du
syndrome post-traumatique explique que l’objectif recherché par son livre
consiste d’abord et avant tout à le libérer d’un poids lui pesant sur la
conscience. « J’ai l’impression que j’ai 1000 tonnes de moins sur les
épaules », affirma au Soleil celui qui a été tenu au secret pendant de nombreuses
années. Il faut dire que le retour à la vie civile n’est pas chose facile pour
ceux qui, comme lui, ont vu la mort d’aussi près, quand ils ne la semaient pas
eux-mêmes sur leur passage. Son livre révèle d’ailleurs que six de ses anciens
compagnons d’armes se sont enlevés la vie au cours des dernières années.
Morisset n’est pas sans savoir qu’il s’expose
à des poursuites judiciaires en raison des renseignements classés secrets
d’État que son ouvrage pourrait possiblement dévoiler. Mais il dit ne plus
avoir rien à perdre. L’ancien soldat a tout de même prit la précaution de
modifier tous les noms mentionnés dans son livre, à part bien sûr le sien et
celui de deux officiers déjà bien connut du public, soit le général Roméo
Dallaire et le général Maurice Baril. Enfin, il indique également ne pas avoir
tout raconté.
Le livre de Denis Morisset et de Claude
Coulombe est le second bouquin à être entièrement consacré au JTF2. (Le premier
était le livre du journaliste David Pugliese, intitulé « Canada’s Secret
Commandos : The Unauthorized Story of Joint Task Force Two », paru en
2002.) Ce nouvel ouvrage est donc d’un grand intérêt, et ce, à plus d’un titre.
Il lève le voile sur certaines activités passées d’une des unités les plus
secrètes et les plus controversées de l’armée canadienne. Si secrète qu’une
directive des Forces armées interdit de divulguer publiquement les noms, les
adresses et les occupations particulières des membres du JTF2. (3)
De plus, ce type de commando militaire
hyper-entraîné et ultraviolent semble être un phénomène en pleine expansion au
sein des Forces armées canadiennes. Lorsque Morisset fut accepté au sein du
JTF2, en 1993, la petite unité ne comptait que seize membres. En 1999, on
rapportait que son membership s’élevait à environ 250 soldats. (4) Dans la
foulée des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, Ottawa annonça son
intention de doubler la taille du JTF2. (5) Selon un rapport d’un comité du
sénat sur la défense nationale publié en 2005, l’unité d’élite était rendue à
environ 500 membres. (6) Puis, en août 2006, une nouvelle unité militaire
antiterroriste vit le jour, soit le Régiment d’opérations spéciales du Canada.
Si tout va comme prévu, ce régiment devrait compter 700 soldats en 2010. (7)
Comme nous le mentionnions précédemment, il
arrive aussi que le JTF2 soit appelé à veiller à la protection de personnalités
politiques, ce qui expliquerait sa présence possible, mais non confirmée de
source officielle par souci de « sécurité » dit-on, lors de
différentes rencontres internationales entre leaders politiques au Canada qui
suscitèrent d’importantes mobilisations d’opposants à la mondialisation.
Ainsi, en mars 2002, les médias canadiens
révélèrent que la participation du JTF2 était sérieusement envisagée lors du
sommet des dirigeants des pays du G-8, à Kananaskis, en Alberta, devant se
tenir au mois de juin de la même année. (8) Des experts en sécurité ont aussi
déjà affirmé que le JTF2 aurait été présent lors du Sommet des Amériques, qui
s’était tenu à Québec en avril 2001, et au sommet des pays membres de l’APEC,
qui eut lieu à Vancouver, en novembre 1997. (9)
Terminus : Tout le monde descend tout le
monde
Constitué en 1993, le JTF2 sélectionna ses
membres à partir des effectifs des Forces armées canadiennes. À l’époque, le
test de sélection, d’une durée de six jours, est une suite interminable
d’épreuves. Le JTF2 ne choisissait que « ceux qui sont prêts à se rendre
jusqu’au bout, ceux qui peuvent supporter les coups, la douleur et l’épuisement
et continuer malgré tout ». (10) Morisset rapporte que seuls 17 soldats
sur les 150 candidats avaient réussit à passer au travers de l’épreuve de
sélection, en 1993. (11)
Quand ils n’étaient pas en mission, les
membres du JTF2 consacraient le plus clair de leur temps à s’entraîner. Aux
exercices de tirs se succédaient les simulations de prises d’otages et les
matchs sportifs. « Nous devons être continuellement au sommet de notre
forme, avoir les réflexes aiguisés et l’adrénaline au plafond », peut-on
lire. L’ouvrage révèle que les soldats de l’unité ultrasecrète se faisaient
gaver de produits dopants par leur médecin attitré. « Créatine, DHEA,
aminoacides font partie de notre menu quotidien », affirme Morisset. (12)
À l’automne 1994, les super-soldats
commençaient à trouver le temps long et étaient en manque d’action. Un jour,
l’un d’eux appris par hasard en écoutant la radio qu’une prise d’otage avait
lieu dans une banque située en face du parlement canadien. Le JTF2 décida
d’offrir ses services à la police d’Ottawa, qui semblait prise au dépourvue par
la situation. « Durant le briefing, le commandant se fait très
clair », lit-on dans le livre. « Il ne s’agit pas d’une opération de
sauvetage. Nous allons là pour éliminer les preneurs d’otages. Nous entrons,
nous neutralisons et nous repartons. » (13)
Huit membres du JTF2 prirent part à
l’opération. Ils furent emmenés en hélicoptère et pénètrent dans l’édifice de
la banque par le toit. Une fois à l’intérieur, les membres du commando
choisissèrent le meilleur angle de tir. Après avoir pris position, les tireurs
d’élite vissèrent leur silencieux sur leurs fusil mitrailleur MP5 et
attendirent de recevoir le feu vert pour passer à l’action. L’intervention se
déroula à la vitesse de l’éclair. Les cinq preneurs d’otage furent tous
éliminés. Voici comment Morisset décrit la sensation que lui laissa ce baptême
de feu : « Pour ma part, c’est la première fois que je tue. Je suis
surpris de ne rien ressentir de plus que le fait de me dire que désormais je
suis quelqu’un qui a tué. Il n’y a pas de retour en arrière possible. »
(14)
Le JTF2 effectuera par la suite plusieurs
missions dans les anciennes républiques de l’ex-Yougoslavie. Dans un chapitre
intitulé « Chasse ouverte en ex-Yougoslavie », Morisset raconte qu’il
fut envoyé à Sarajevo pour déloger des tireurs embusqués sur un boulevard en
ruine qui se fit connaître mondialement sous le sinistre surnom de
« Sniper Alley » lors de la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995).
Installés à l’intérieur d’immeubles abandonnés, les tireurs avaient prit
l’habitude de prendre pour cible le poste d’observation tenus par des soldats
canadiens déployés dans le cadre de la Force de protection des Nations Unies
(FORPRONU).
En l’espace de seulement quelques heures,
Morisset et trois autres soldats du JTF2 vinrent à bout des tireurs. À la
faveur de la nuit, ils entrèrent discrètement dans chacun des immeubles se
trouvant à portée de tir du poste d’observation. Ils tuèrent tous ceux qu’ils
rencontrèrent sur leur passage, sans autres formalités. Lorsqu’ils en eurent
finit, ils laissèrent environ 25 cadavres derrière eux. « J’adore ce que
je fais et j’y crois », commente Morisset dans son livre. « Il y a un
’cancer’ qui empêche nos troupes de faire leur travail. Il faut éliminer ce
’cancer’ », indique-t-il, en ajoutant qu’il comprenait désormais pourquoi
son instructeur avait déjà comparé son travail à celui d’un chirurgien. (15)
En 1998, Morisset fut à nouveau dépêché en
Bosnie. La guerre civile étant terminée, sa mission consistait à identifier et
à éliminer les « sources d’intimidation » qui s’activaient à
l’approche des élections. Morisset et son unité furent hébergés au camp de base
Coralici, situé près de Velika Kladusa, où se trouvaient la base logistique
canadienne en Bosnie. (16)
Un matin, Morisset et les membres de son
unité furent convoqués par l’officier en charge du contingent canadien. Une
fois à l’intérieur de la salle de conférence du quartier général, un officier
des renseignement les informa de la raison de leur présence. Des documents de
l’OTAN top secret avaient été volés au centre de message de Zagreb, capitale de
la république voisine de Croatie. Selon l’officier, l’information contenue dans
les documents était vitale pour les troupes canadiennes stationnées en sol
européen. À cause de la disparition de ces documents, plusieurs missions
pourraient être compromises. L’adjudant de l’unité demanda alors ce qu’ils
attendaient d’eux. « Que vous fassiez ce pour quoi vous avez été
entraînés », répondit l’officier. Les membres du JTF2 n’ont pas eu besoin
de plus amples explications. « C’est clair », commenta Morisset dans
son livre. (17)
L’enquête avait déjà permis d’identifier un
suspect, qui se trouverait dans un centre de villégiature réservé aux
militaires à Budapest, capitale de la Hongrie. Morisset et son compagnon
« Darren » (pseudonyme) furent désignés pour accomplir la mission.
Ils devaient récupérer les précieux documents, « retirer le suspect de la
circulation » (selon l’expression employée dans le livre) et déterminer à
qui étaient destinés les documents. En cas de problèmes, les deux soldats
seront couverts par le reste des membres de l’unité.
Une fois sur place, « Darren » se
lia rapidement d’amitié avec le suspect, qui consommait alcool et prostituées à
rythme étourdissant. Morisset profita d’une de leur virée dans les bars pour
entrer par effraction dans la chambre du suspect afin d’y installer un mouchard
et une caméra miniature. Il y découvrit par hasard une enveloppe mal cachée
contenant des documents indiquant « NATO TOP SECRET ». Les documents
furent photographiés pour fins d’authentification. Quelques heures plus tard,
l’adjudant confirma qu’il s’agissait bien des documents recherchés. Malgré sa
nonchalance pour le moins déconcertante, le suspect semblait être bel et bien
un espion. Morisset reçut alors l’ordre de mener l’opération à terme.
Tout indiquait que l’échange était prévue
pour le lendemain. Le suspect informa « Darren » qu’il n’avait pas
l’intention de sortir ce soir-là, ce qui lui mit la puce à l’oreille que
quelque chose se tramait. Assis à l’intérieur de son véhicule de location,
Morisset surveilla l’ensemble du site de l’opération tandis que son ordinateur
transmettait des images de l’intérieur de la chambre. À un certain moment de la
soirée, il remarqua qu’un homme d’un certain âge au tein basané y fit son
entrée. À sa grande surprise, le suspect invita ensuite « Darren » à
venir le rejoindre dans sa chambre. Ne sachant trop quoi penser,
« Darren » et Morisset s’amenèrent prudemment en dissimulant chacun
au creux des hanches leurs pistolets munis de silencieux.
Le suspect leur ouvra la porte et les
présentèrent à son invité, un Irakien. Bizarrement, l’enveloppe contenant les
documents dérobés se trouvaient sur ses genoux. Morisset décida qu’il était
temps de mettre fin au suspense et demanda à l’Irakien qu’est-ce qu’il faisait
avec des documents top secret de l’OTAN. Lorsque celui-ci se leva en silence,
« Darren » s’aperçut qu’il portait une arme derrière son veston. Il
n’en fallut pas plus pour que les deux soldats d’élite décident d’ouvrir le
feu. En tout, six balles furent tirées, soit deux au corps et une à la tête
pour chacun des deux suspects. Le reste de l’unité se chargea d’évacuer les
corps et de faire le ménage de la chambre. « Si ce n’est un court texte
dans un quotidien signalant sa disparition, nous n’entendrons plus jamais
parler de l’espion », peut-on lire dans le livre de Morisset. (18)
Dans un autre chapitre intitulé
« Liquidation d’un salopard », on y apprend que les services de
Morisset et de deux de ses compagnons d’armes furent sollicités par un
commandant britannique du Special Air Service (SAS), basé à Sarajevo.
L’officier du SAS était « en train de planifier l’élimination d’un
criminel de guerre, un PIFWIC ? Person indicted for war crimes »,
vivant dans la région de Bihac, lit-on dans le livre. (19) Mais il n’avait pas
suffisamment d’hommes à sa disposition pour mener la mission à bien, ce
pourquoi il se tourna vers les trois membres du JTF2.
Après avoir obtenu l’accord de leur adjudant,
celui-ci décidant même de prêter main forte à l’opération, les soldats du JTF2
s’assoyèrent avec ceux du SAS pour élaborer un plan. La cible à abattre avait
l’habitude de se rendre chaque jeudi à la rivière Una pour pratiquer la pêche
en compagnie de deux gardes du corps. « Notre contribution serait la
suivante : deux tireurs d’élite en appui de l’autre côté de la rivière et
deux hommes dans la rivière pour éliminer les gardes du corps », relate le
livre. (20)
Morisset prit ensuite connaissance d’un
dossier qui avait été confectionné au sujet de la cible, ce qui suscita cette
petite réflexion chez lui : « J’ai lu la veille le ’palmarès’ du
salaud que nous devons éliminer. Pourquoi existe-t-il de tels chiens
enragés ? Des citoyens en apparence normaux, souvent mariés et pères de
famille, qui se transforment en monstres capables des pires exactions. Quelle
sorte de jouissance trouvent-ils dans les tortures et les massacres de
masse ? Je n’ai pas de réponse. Je ne suis certain que d’une chose :
sa mort sera un bon débarras. » (21)
Alors que tous les tireurs étaient
positionnés autour de la rivière à attendre l’arrivée de la cible, Morisset
apprit qu’il y avait, non pas deux, mais bien quatre gardes du corps sur les
lieux. Mais cela ne changea rien à la mission, qui fut maintenue comme prévue.
Le moment venu, tous les tireurs firent feu de manière synchronisée.
« Aucune de nos cibles n’a le temps d’amorcer le moindre mouvement. Ils
sont tous morts avant même d’avoir compris ce qui leur arrivait », lit-on.
(22)
Dans son livre, Morisset se montre si
satisfait qu’il en rajoute : « Je n’ai aucun doute sur ce que nous
venons d’accomplir. Si cela pouvait se faire sur une base régulière vis-à-vis
de tous ceux qui, sous le couvert de fausses idéologies ou croyances, poussent
des plus faibles à la haine et au crime, la planète serait un meilleur
endroit. » (23)
Telle était la mentalité de flingueurs
invétérés de Morisset et sans doute aussi de ses frères d’armes justiciers,
tous d’éminents experts en élimination de « salopards ». C’était là
le dernier récit du genre qu’offre le livre. Bien entendu, il est impossible de
savoir combien d’autres périrent ainsi sous les balles des autres membres du
JTF2 dans le but altruiste de faire de notre monde un si « meilleur
endroit »... où il fait si bon vivre.
Morisset raconte ensuite qu’à son retour au
Canada, un nouvel adjudant-chef se mit à lui faire la vie dure. Selon Morisset,
l’état-major aurait craint de perdre le contrôle du JTF2 et décida de mettre au
pas l’unité d’élite. Une purge fut donc entreprise et Morisset figura sur la
liste. À son grand désarroi, il apprit qu’il allait être muté à Kingston pour
devenir instructeur à l’école des communications. Il évita toutefois cette
mutation non-désirée lorsqu’il accepta de prendre part à une nouvelle mission,
cette fois-ci pour le compte du Service canadien de renseignement de sécurité
(SCRS).
Il s’agissait de s’assurer que les réseaux de
communications du gouvernement, plus particulièrement l’Internet, sont bien
étanches et ne sont pas détournés à d’autres fins. Morisset fut avertit que la
mission n’était pas sans risque et qu’en cas de pépin, tant ses supérieurs que
le SCRS nieront en avoir été partie prenante. Morisset fut ensuite intégré à
l’unité des communications du QG d’Ottawa. Afin d’accomplir sa mission, il
bénéficia d’une cote de sécurité des plus élevées, COSMIC, lui donnant accès à
toutes les communications cryptées du fédéral.
Dans son livre, Morisset dit avoir découvert
que plusieurs fonctionnaires utilisaient l’Internet à des fins pornographiques.
Mais lorsqu’il présenta les résultats de son enquête, on lui ordonna de tout
oublier cette histoire. Ses protestations n’aboutissèrent nulle part, sinon
qu’à se faire réprimander par les autorités. Morisset fut ensuite muté à
Valcartier. C’est en 2003 que Morisset quitta l’armée. La même année, il fut
condamné à 14 mois d’emprisonnement pour possession de matériel pornographique
juvénile. Il soutient aujourd’hui avoir été obligé de plaider coupable et
n’avoir rien à se reprocher. Il affirme que cette affaire remonte à l’époque où
il enquêtait pour le compte du SCRS...
Le prix à payer pour briser le silence
Comme on peut s’en entendre, le livre de
Denis Morisset et de son co-auteur Claude Coulombe n’a pas été bien reçut par
les Forces armées canadiennes. Le 28 avril dernier, l’éditeur JCL reçut une
lettre de la Défense nationale le prévenant que l’ouvrage pourrait porter
atteinte à la sécurité nationale. La Défense nationale semble avoir été plutôt
vite sur la gâchette puisque la lettre fut envoyée avant même que ne paraisse
l’ouvrage.
« Le livre de M. Morisset est un
récit non autorisé du JTF2 », affirma le lieutenant Yves Desbiens dans une
déclaration subséquente faisant écho aux inquiétudes déjà soulevées dans la
lettre de la Défense nationale. (24) « Une telle publication peut
potentiellement nuire à la sécurité des membres du JTF2 et de leurs familles.
Elle peut également mettre en péril l’efficacité des opérations par la
divulgation d’informations sensibles et classifiées. Afin d’atténuer ces
risques, tous les membres du JTF2 signent un accord de confidentialité
lorsqu’ils quittent l’unité ».
Puis, le 29 avril, soit la veille de la
sortie de son livre choc, coup de théâtre : Morisset est arrêté à son
domicile du secteur de Sainte-Foy par la Sûreté du Québec.
Il est accusé d’avoir utilisé Internet afin
de communiquer avec deux personnes mineures en vue de commettre des infractions
de nature sexuelles. La SQ croit que l’ex-militaire aurait utilisé une fausse
identité lorsqu’il aurait offert de l’argent à deux jeunes filles, âgées
« de moins de 14 ans », de préciser l’agent relationniste Richard
Gagné, afin qu’elles lui transmettent des photos d’elles, posant nues ou en
petite tenue. (25) Le vétéran du JTF2 doit également répondre d’une accusation
supplémentaire de bris de probation puisqu’il s’était fait imposer une
interdiction de posséder un ordinateur et d’accéder à Internet lors de sa
condamnation pour une infraction similaire en 2003.
Première conséquence de l’arrestation :
toutes les entrevues que Morisset devait accorder aux médias furent annulées.
(26) Seul le temps permettra de dire si ces accusations sont fondées ou non.
Cependant, il reste que le timing de l’arrestation a de quoi laisser perplexe.
Coulombe y voit d’ailleurs un « drôle de hasard ». Selon un article
signé par le journaliste Richard Hénault du Soleil, l’arrestation de Morisset
serait survenue après une « longue enquête » de l ?unité de
cybersurveillance de la SQ. (27) Une des infractions reprochées remonterait
aussi loin qu’au 31 mars dernier. Mais si ça faisait si longtemps que ça que la
cyberpolice l’avait dans son collimateur, pourquoi alors avoir attendu jusqu’à
la veille de la sortie de son livre pour lui mettre le grappin dessus ?
Mystère...
« L’une des accusations dit qu’il était
sur l’Internet à 6h35 le matin », commenta l’auteur Coulombe. « Mais
à ce moment-là, il donnait une entrevue à la radio... il ne peut pas être à
deux endroits en même temps. » (28) « Il est convaincu que c’est un
coup monté », déclara son avocat Herman Bébard après avoir parlé avec
Morisset. « Je suis surpris, déçu et peiné », affirma de son côté son
éditeur, Jean-Claude Larouche, qui sembla d’avis qu’il y avait anguille sous
roche. « Je ne peux avoir d’autre chose que des doutes, surtout de la
façon dont s’est déroulée l’arrestation avec presque l’armée au complet »,
déclara-t-il en entrevue téléphonique avec le Journal de Montréal. (29)
Quelques jours plus tard, des doutes furent
soulevés concernant certains aspects du récit de Morisset. Détenu, Morisset
n’est certes pas en meilleure position de se défendre des attaques contre sa
crédibilité. Après tout, qui aura envie d’accorder la moindre valeur aux dires
d’un potentiel prédateur sexuel en puissance ? Toutefois, il ne faudrait
peut-être pas rejeter trop rapidement le témoignage qu’offre Morisset dans son
livre.
Dans l’édition du Toronto star de lundi
dernier, un article paru en page 2 demandait ouvertement si le livre n’était
pas monté de toutes pièces. (30) Un ancien officier non-identifié de l’armée
qui dit avoir été impliqué intimement avec le JTF2 au moment de sa création, en
1993, alla même jusqu’à insinuer que Morisset n’aurait peut-être jamais
appartenu à l’unité ultrasecrète. « J’étais là à cette époque et je ne me
rappelle pas de lui. Peut-être était-il un plus gros secret que le reste
d’entre eux », affirma l’ancien haut gradé sous le couvert de l’anonymat.
Bien entendu, si Morisset n’avait jamais
appartenu au JTF2, alors la Défense nationale n’aurait sûrement montré aucune
hésitation à le dire publiquement. Or, en envoyant une lettre d’avertissement à
l’éditeur, la Défense nationale sembla au contraire avoir accordé beaucoup de
sérieux à ce que Morisset pouvait raconter. Puis, après la sortie du livre,
Défense nationale s’enferma dans le mutisme complet, en refusant de confirmer
si Morisset fut membre ou non du JTF2. À force de trop vouloir discréditer
Morisset, ses détracteurs risquent bien de n’arriver qu’à se discréditer
eux-mêmes.
Quant à la prise d’otage dans une banque
d’Ottawa mentionné ci-haut, un porte-parole de la police municipale de la
capitale nationale nia qu’un tel incident eut lieu. De son côté, Coulombe
affirma au Toronto Star que l’événement concerné avait bel et bien été rapporté
dans le quotidien Ottawa Sun, mais que l’article en question avait mystérieusement
disparu lorsqu’il chercha à le retrouver dans les archives du journal. D’après
le livre de Morisset, la participation du commando lors de la prise d’otage à
la banque d’Ottawa fit d’ailleurs l’objet d’une dissimulation délibérée.
« La police d’Ottawa s’occupera des otages et se débrouillera avec les
médias. Personne ne devra savoir que le JTF2 a mené cette opération »,
lit-on. (31)
Le secret entourant les activités du JTF2
étant jalousement gardé, il reste vraisemblable que toutes traces de son
passage aient pu être soigneusement effacées. D’autant plus qu’une telle tache
aurait été facilité par le faible niveau d’esprit inquisiteur dont font trop
souvent preuve les médias, en particulier lorsque leur propre réputation risque
d’être éclaboussée au passage comme c’est le cas lorsqu’ils se font eux-mêmes
menés en bateau. D’ailleurs, à en croire le récit de Morisset, ce ne serait pas
là la seule fois où les médias auraient été manipulés afin de cacher la vérité
sur les opérations du JTF2.
Durant l’été 1995, une bévue du JTF2 donna
lieu à un nouvel effort de dissimulation. À l’époque, le commando avait
utilisée une usine désaffectée de l’est de Montréal pour simuler une prise
d’otage. Question de donner du piquant à l’opération, des charges explosives
furent installés sur le toit du bâtiment de six étages. Or, le bâtiment était
en piteux état et la charge explosive était beaucoup trop puissante. Avec pour
résultat que l’explosion fit un bruit d’enfer et fut ressentie à des kilomètres
à la ronde. Les médias s’emparèrent de l’affaire, qui fit la manchette des
journaux le lendemain. « Heureusement, la presse a peu de détails »,
rapporte Morisset dans son livre. « À toute vitesse le commandant rejoint
les officiers de liaison pour établir une stratégie visant à étouffer
l’affaire. »
(32) Et le tour est joué !
Sources :
(1) En Français, l’unité porte le nom
de Deuxième Force opérationnelle interarmées (FOI2). Nous utiliserons toutefois
l’appellation anglophone JTF2 tout au long du texte, car l’unité est beaucoup
plus connut sous cet acronyme.
(2) Le Soleil, « Confidences d’un tireur d’élite », Daphnée
Dion-Viens, 26 avril 2008.
(3) Directive 05/1993 du SCEMD, Politique d ?affaires publiques et
de sécurité ?
Force opérationnelle interarmées Deux.
(4) The National Post, « The mysterious Joint Task Force Two »,
Marina Jimenez, May 29, 1999, p. E23.
(5) The Ottawa Citizen, « Anti-terror force to double in
size », Jim Bronskill, December 11, 2001, p. A3.
(6) The Ottawa Citizen, « JTF2 buys new guns ; regular troops
make do », David Pugliese, October 8, 2005, p. A1.
(7) The Ottawa Citizen, « New regiment’s commandos head to
Afghanistan soon », David Pugliese, October 20, 2006. p. A6.
(8) The Vancouver Sun, « Canadian commandos considered for G-8
duty », Peter O’Neil, March 13, 2002. p. A11.
(9) Toronto Star, « Canada’s crack troops on standby », Valerie
Lawton, September 20, 2001. p. A1.
(10) « Nous étions invincibles »,
p. 32.
(11) Op. cit., p. 33.
(12) Op. cit., p.63.
(13) Op. cit., p. 69.
(14) Op. cit., p. 70.
(15) Op. cit., p.107.
(16) Op. cit., p.185.
(17) Op. cit., p. 213.
(18) Op. cit., p. 216.
(19) Op. cit., p. 228.
(20) Op. cit., p. 229.
(21) ibid.
(22) Op. cit., p.230.
(23) ibid.
(24) The Globe and Mail, « Ex-commando held on eve of book
release », May 1, 2008, p. A7.
(25) MediaMatinQuébec, « Mineures
appâtées sur Internet ? Ex-militaire et écrivain accusé », Éric
Thibault, 30 avril 2008.
(26) Le Journal de Montréal, « L’auteur arrêté », Fabrice de
Pierrebourg, 30 avril 2008.
(27) Le Soleil, « Le tireur d’élite de nouveau arrêté »,
Richard Hénault, 30 avril 2008.
(28) Toronto Star, « Commando-author under arrest »,
Jonathan Montpetit, May 1, 2008, p. A2.
(29) Le Journal de Montréal, « Auteur
sous arrêt ? L’éditeur est abasourdi », Fabrice de Pierrebourg, 2 mai
2008.
(30) Toronto Star, « Did tell-all book on JTF2 make it all
up ? », Sean Gordon, May 5, 2008, p. A2.
(31) Op. cit., p. 69.
(32) Op. cit., p. 77.
Source: Ocnus.net 2008